MANIFESTE
Introduction
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Qu’est-ce qu’être géographe en 2012 ?
Le Géographe dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry
Source : Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, éditions Gallimard, collection folio junior, 1981, p. 54
Je ne dirais pas que l’on puisse faire de la géographie avec tout, plutôt que cette dernière est, en soi, partout ; partout à condition qu’il y ait de la vie. Qui sommes-nous ? Pourquoi se dit-on passionné par cette discipline ? Le géographe est le « spécialiste de la géographie » (Le Petit Larousse illustré, 2000). Nous voilà bien avancés ! Mais comment le devient-on ce spécialiste ? Que nous reconnait-on de particulier ? De différent ? Comment est-il possible de savoir que l’on se destine à être géographe ?
« Les géographies, dit le géographe, sont les livres les plus précieux de tous les livres. Elles ne se démodent jamais. Il est très rare qu’une montagne change de place. Il est très rare qu’un océan se vide de son eau. Nous écrivons des choses éternelles. » (Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, éditions Gallimard, 1946).
Pour les uns c’est l’inertie qui compte, ce sont ces falaises pentues qui fondent et qui foncent dans la Méditerranée, ce sont ces étendues inhabitables, ces courants invisibles qui guident les abysses, ces espaces qu’ils se forcent à croire inaltérables ; et, parce que tous les géographes sont des êtres sensibles à l’altération, s’ils les voient se dégrader rien ne les empêche d’engager un combat pour leur protection, en définitive un combat pour leur maintien. Mais l’étude des structures intangibles reste pour eux l’objet même, l’objet noble de toute réflexion scientifique. Dans la conclusion de son Tableau de la géographie de la France publié en 1903 chez Hachette, Paul Vidal de La Blache n’hésitait d’ailleurs pas à déclarer :
« Lorsqu’un coup de vent a violemment agité la surface d’une eau très claire, tout vacille et se mêle ; mais, au bout d’un moment, l’image du fond se dessine à nouveau. L’étude attentive de ce qui est fixe et permanent dans les conditions géographiques de la France doit être ou devenir plus que jamais notre guide ».
Le Petit Prince s’interroge face à la définition du géographe :
« Mais les volcans éteints peuvent se réveiller, interrompit le petit prince. Qu’est-ce que signifie ‘éphémère’ ? » (Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, éditions Gallimard, 1946).
Pour les autres c’est le mouvement qui compte, ce sont ces phénomènes inexpliqués et multiples qui concernent l’humanité, c’est tout « l’éphémère » des actions de nos vies qui draine les idées et les concepts figés. Les systèmes remplacent alors les structures. Il existe des hommes qui escaladent des montagnes et font fructifier leurs efforts par la puissante industrie du tourisme, des femmes qui se laissent porter par les courants sur de petites embarcations et qui rêvent de pouvoir changer d’état civil, des territoires où les identités se mêlent et se démêlent : qui, comment et pourquoi ?
Il existe bien « des » géographies, ou à en croire ceux qui nous les enseignent : deux immenses blocs géographiques qui s’entrechoquaient depuis un siècle, puis qui se sont livrés à corps perdu dans un combat sans merci. Au final, c’est la Géographie Sociale qui a triomphé et la Géographie Physique qui a sombré. Qui n’a jamais lu entre les lignes de certaines paroles normatives ce qui suit ?
« La Nouvelle Géographie des années 1960 – 1970 nous a apporté une liberté heuristique, elle nous a extrait du joug d’une école statique. La fin du déterminisme est un symbole d’émancipation d’une génération de chercheurs et les théories de la connaissance sont des idéologies qui risquent de replonger la discipline sous le diktat d’une école de pensée dominante. Cessons de trop réfléchir. » (Auteur inconnu mais collectif).
Moi, il y a cinquante ans, rien ne laissait prévoir que j’allais exister. Pour moi, ces combats d’arrière-garde font partie d’une histoire révolue.
Si seulement on pouvait arrêter d’en parler, cesser d’y faire référence. Notre génération y gagnerait en lisibilité. Qui veut s’opposer à cela ? En tant qu’administrateur du plus grand forum francophone de géographie je reçois des mails qui, chaque semaine, rappellent et dénoncent la difficile insertion des jeunes dans la recherche française. Je me sens la responsabilité de transmettre ce message. Certains s’exilent comme s’ils avaient quelque chose à se reprocher, d’autres baissent les bras. Une lettre ouverte va être rédigée à plusieurs mains. Il y a un malaise, il faut mettre le doigt sur ses causes.
« Si seulement on pouvait arrêter d’en parler, cesser d’y faire référence. Notre génération y gagnerait en lisibilité. Qui veut s’opposer à cela ? [...] Une lettre ouverte va être rédigée à plusieurs mains. Il y a un malaise… »
Outre cette opposition historique qui pèse sur les productions disciplinaires et pour sortir du ton polémiste, on observe deux traits communs à tous les géographes :
- Le premier est le privilège qu’ils accordent à leurs qualités sensorielles ; et en particulier au sens de la vue puisque quand Robert Dulau et Jean-Robert Pitte dressent dès 1999 une Géographie des odeurs leur ouvrage apparaît au plus grand nombre et avant tout comme « novateur » – c’est tout du moins le mot qui revient comme une vague sur son tapis de sable.
- Le second est cette volonté inépuisable d’explorer, cette curiosité constante, cette vocation au voyage – peut-être même à l’errance pour ceux qui ont le plus développé cet aspect de leur caractère, peut-être même à la dromomanie pour les cas les plus extrêmes. Nous voulons découvrir l’espace, nous souhaitons le comprendre et l’enseigner avec simplicité comme s’il était de notre ressort de déceler sa mécanique, que cette dernière fusse sa morphologie ou sa spatialité.
Être géographe en 2012 et être apprenti – jeune – géographe en 2012, voilà l’actuel et véritable clivage, moral et scientifique.
Éphémère signifie « qui est menacé de disparition prochaine » répondit le Géographe.
Tout doit se suivre dans le temps et tous doivent se succéder démocratiquement.
Thibault Renard
Suite du Manifeste
Partie 1 : De l’organisation de l’espace : l’exemple du grattage de dos









Très intéressant et très lyrique à la fois.
Petite remarque aux géographes d’un historien qui enseigne la géographie : essayer d’écrire vos livres plus simplement. J’ose penser ne pas être un demeuré mais bien de ces derniers me sont obscurs à cause d’un vocabulaire tellement précis qu’il en devient incompréhensible par le commun des mortels.
Je dois tout d’abord préciser que notre site a été récemment attaqué et qu’il est en reconstruction.
Salut le géographe! dit un autre géographe.
Vision très intéressante de la géographie… eu plutôt du géographe en 2012. Je vous parle du Sud, d’une ex-colonie, de cet outre-mer qui a tant contribué à asseoir la géographie. Mais il est vrai qu’aujourd’hui nous ne sommes pas des « africanistes » comme nos prédécesseurs…parce que d’abord, nous sommes africains et que nous sommes débarrassés du manteau de l’exotisme, mais surtout parceque la perspective est différente.
Alors, oui, au risque de disparition très prochaine, il y a l’exigence de renouvellement de la discipline tant au nord qu’au sud. Mais comment?
Personnellement, ce qui va nous aider, c’est que fondamentalement, nos paysages, nos contrées sont en train de changer sous nos yeux : aussi bien la contrée physique que la contrée sociale.
Un seul exemple au sud : l’envahissement des rues par toutes sortes de populations; on les appelle des encombrements. Voilà pour moi un sujet éminemment géographique, bien sûr géographie urbaine, et c’est nouveau pour le « physicien » que je suis, mais je plonge. Et à mon secours, il y a le GPS, la CAD, Google Earth…
A bientôt.
Qu’est-ce qu’être géographe? Pour moi, c’est avant-tout cette difficulté à faire véhiculer des messages sur les enjeux de demain : l’écologie contemporaine et quotidienne, la mise en garde sur nos actions présentes à l’égard des populations futures, cette volonté de passer le témoin sur des impératifs de vie, mais sans pour autant avoir la sensation qu’une main est là pour continuer le travail. C’est cette vocation de défendre, avec la menace de « l’éphémère » comme le dit si bien le géographe dans ‘Le petit Prince’. C’est être aussi en position de faiblesse vis-à-vis d’un monde qui tourne de plus en plus vite, polymorphe et dégradé par la jungle humaine. C’est enfin être passionné par une vision attentive et analytique du monde moderne, c’est en fait être plein d’espoir malgré les discordances constantes.